Utiliser la science-fiction avant qu'elle cesse d'en être

Publié le vendredi 29 mai 2020

Auteur : Jean-Louis Trudel

Jean-Louis Trudel

Écrivain en résidence de l'ISSP, auteur et historien

La science-fiction fait partie des modes de représentation de la science dans les sociétés industrialisées, d'une manière distincte de celles propres à l'enseignement, à la vulgarisation, à l'institutionnalisation et à ses utilisations par le politique. À certains égards, la science-fiction rejoint parfois plus de monde que les autres, sur une plus longue durée. À la représentation de l'activité scientifique même, qui se retrouve dans d'autres fictions ou dans des comptes rendus plus journalistiques, la science-fiction ajoute l'exploration de possibilités non (encore) avérées.

Dès les premiers jours de l'arrivée en Occident de la pandémie, des films comme Contagion (2011) de Soderbergh et des livres comme La Peste (1947) de Camus ont bénéficié d'un net regain d'attention. De même, les historiens de la santé publique et de la grippe espagnole ont été consultés, et ils ont été lus avec une passion sans précédent.

La hausse des téléchargements et des ventes s'est observée dès le début du confinement en mars. Comme l'illustrent les données de Google Trends, l'intérêt est retombé après les premières semaines. Mais cela me permet d'énoncer l'hypothèse que les œuvres d'imagination ont joué un rôle dans l'apprivoisement de la crise par de nombreuses personnes, qui se sont tournées vers ces récits pour y trouver des repères.

Selon Esther Jones de l'Université Clark, la science-fiction pourrait favoriser la résilience mentale des jeunes lecteurs. La figure ci-dessus suggère qu'une partie des adultes a vite cherché également du côté des ouvrages d'imagination pour retrouver ses marques afin d'affronter le stress de l'inconnu.

Comme le démontrait mon billet précédent, la science-fiction explore depuis longtemps l'impact des épidémies. J'ai procédé à un recensement rapide des fictions à traiter de maladies épidémiques depuis le roman Le Dernier Homme de Mary Shelley en 1826, en utilisant principalement le site de l'Encyclopedia of Science Fiction. Le résultat apparaît dans la figure ci-dessous, qui illustre le nombre d'ouvrages (romans, nouvelles, jeux, séries télévisées, films, etc.) par décennie. Ce qui frappe d'emblée, c'est l'augmentation marquée de leur nombre durant la dernière décennie. Comme si tous ces créateurs de science-fiction cherchaient à nous dire quelque chose...

Cette croissance fulgurante s'explique en partie par une transformation des récits privilégiés par les auteurs. La science-fiction a longtemps fait appel à des catastrophes qui prenaient la forme soit d'une invasion extraterrestre soit d'une guerre nucléaire. Comme ces deux options ne faisaient plus recette, la guerre atomique a été remplacée par la pandémie, et le mutant par l'infecté. Dans de nombreux cas, la personne infectée dans ces histoires devient une créature monstrueuse, un zombie ou un vampire, par exemple. Notons ici que les histoires de zombies ne se contentent pas de faire des infectés de simples victimes à plaindre ou à soigner : ce sont des menaces pour les autres. La multiplication de thèmes épidémiques dans des fictions axées sur la peur aurait-elle facilité la diffusion des appels à la prudence des gouvernements ? 

Quoi qu'il en soit, le choix des auteurs d'invoquer des pandémies correspond sûrement à la visibilité croissante d'épidémies bien réelles depuis une vingtaine d'années, du SIDA au Zika, en passant par le SRAS, les grippes aviaire et porcine, et l'Ebola. Il est également permis de croire que les créateurs concernés ont écouté les lanceurs d'alerte qui se sont succédé depuis le début du siècle.

Les auteurs de science-fiction ne se prennent pas pour des prophètes, mais ils savent que ce qui est imprévisible n'est pas nécessairement impossible. Ils ont envisagé l'émergence d'une pandémie parce qu'il y en a déjà eu et parce que rien n'empêche une autre d'avoir lieu. Il ne s'agissait pas de prédire l'événement avec précision, mais de savoir que le risque augmentait, si ce n'est qu'en raison des empiètements humains sur les habitats naturels.

La première vague de la pandémie retombe. Dans quelques cas, elle a enflé aussi rapidement qu'elle a désenflé. Ailleurs, elle a gonflé lentement et refuse de s'aplatir. Ou encore, elle grimpe toujours sans avoir culminé.

Cependant, il sera bientôt temps de tirer des enseignements de la crise.  Il y aura des analyses et des post-mortems, voire des enquêtes. La question qui se posera encore et encore, ce sera celle de la résilience de nos systèmes de santé, de nos gouvernements et de nos économies. Y avait-il la marge nécessaire dans nos hôpitaux ?   Le personnel était-il assez nombreux ? Les réserves d'équipement de protection et de médicaments étaient-elles suffisantes ?  Le Canada, à l'instar de plusieurs autres pays, semble avoir été pris de court par une éventualité dont on parlait depuis des années, si ce n'est qu'en raison de la succession récente d'épidémies réelles ou appréhendées.

La réforme des modes de gestion des bureaucraties, des structures gouvernementales et du financement des services essentiels aidera sûrement à augmenter la résilience systémique. Mais il est également temps de songer à la résilience personnelle pour améliorer notre capacité à envisager le pire.

Les artistes donnent corps à nos peurs les plus terribles afin de nous aider à les exorciser. Si la science-fiction favorise la résilience psychique des individus qui affrontent l'imprévu, elle peut aussi aider les institutions et les sociétés à se préparer pire.

Les ouvrages d'imagination désamorcent le choc initial de l'inédit en instaurant une familiarité préliminaire avec un phénomène qui n'a jamais été vécu auparavant. Éviter la panique et l'affolement rend possible une discipline collective éclairée. Ce que les analyses de la communication de haut en bas négligent parfois, c'est que les citoyens individuels vont adopter, interpréter et relayer leurs propres versions des recommandations émises par les autorités gouvernementales. Il importe donc de songer non seulement aux messages formulés officiellement, mais aussi à leur réception.

Dans Upheaval (2019), Jared Diamond soutenait qu'il est possible d'apprendre de l'histoire du passé à condition de se concentrer sur les situations pertinentes. Mais le savoir historique ne suffit pas. D'abord, nous devons nous souvenir de ce que nous savons, comme le rappelait récemment Pietro Greco.

J'ajouterais qu'il existe en fait deux formes de mémoire à renforcer : la mémoire du passé historique et la mémoire anticipative, celle de la science-fiction dans son rôle de « fabrique de souvenirs ». Je plaide pour mes paroisses, mais il faudrait mettre beaucoup plus l'accent à la fois sur l'importance de connaître l'histoire et, oui, sur l'importance de connaître les scénarios de la science-fiction, qui nous disent ce qui pourrait se passer, compte tenu des faits scientifiques et historiques. En avril, le professeur Anthony Seldon défendait la création par l'administration britannique d'un département pour le futur.

De même, Nigel Cameron, membre de l'Institut, rappelait sa participation à une initiative pour encourager une orientation plus futuriste des gestionnaires de la fonction publique au Canada.

Serait-il possible de faire que l'histoire et la science-fiction deviennent des sujets imposés dans les facultés universitaires où on enseigne l'administration ? Dans les deux cas, il s'agirait de préparer le personnel futur des administrations publiques et privées à faire face à des situations étrangères à leur quotidien.

Les auteurs de science-fiction ont déjà imaginé des mondes de l'après-pandémie, qui vont de la simple dystopie à des avenirs où ne rôdent plus que des zombies post-apocalyptiques. Maintenant que la réalité de la pandémie nous oblige à retenir un éventail plus restreint de possibilités immédiates, les scénarios de l'après-crise sont déjà en train d'être esquissés. Dans les mois qui viennent, ils nous fourniront de nouveaux repères pour la suite des choses.

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