Les technologies émergentes et le problème du leadership au 21e siècle

Publié le mercredi 11 mai 2016

Auteur : Nigel M. de S. Cameron

Nigel Cameron

Ancien chaire de recherche Fulbright sur la science et la société, ISSP
PDG du Centre de politique sur les technologies émergentes (C-PET)

It pourrait être inévitable que les communautés de politiques ont tendance à être préoccupés avec le passé. Ce n’est pas parce qu’elles manquent d’intelligence ou de dévouement. Une raison réside certainement dans le fait qu’elles tombent victimes à l’Idée Fausse de la Nouvelle Normalité. Nous regardons en arrière et nous voyons des changements en seulement quelques années, et nous voyons une pente qui devient de plus en plus raide à mesure qu’elle monte vers le présent. Mais un instinct de survie de l’esprit humain, compréhensible mais potentiellement fatal, nous empêche de regarder vers l’avant et de nous attendre à ce que le processus continue. Nous plions et nous aplatissons la courbe. Nous partons de l’hypothèse que la « nouvelle normalité » de nos jours est notre point de départ, et que le principe selon lequel tout changement à venir sera bien moins dramatique que celui des années passées. Bien sûr que dans le cas des dirigeants politiques et de la communauté politique qui les soutient, il y a une responsabilité envers les gens. Et parmi les gens, la même tendance est claire et peut être plus prononcée.

La portée de la révolution des technologies émergentes

Les nouvelles technologies qui ont été lancées au cours des dernières décennies ont de nombreuses étiquettes et couvre les domaines de la science et de la technologie. La plupart d’entre eux ont un puissant facteur en commun : la commande numérique. C’est de plus en plus vrai pour les biosciences, alors que cela a toujours été le cas pour l’ingénierie. Bin qu’il y ait des aspects importants de notre vie qui n’not pratiquement pas été touchés par ces changements (cuisiner, faire des randonnées), en général, la technologie imprègne progressivement presque tous les aspects de notre expérience personnelle et sociale, et la vie de la communauté mondiale. La plus récente reconnaissance de ce fait est celle de Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial à Davos, qui a baptisé ces développements en tant que la Quatrième Révolution Industrielle. Ce sont des raisons pour lesquelles ça ne pourrait peut-être pas être la meilleure façon de résumer les choses (les étiquettes de ce genre sont toujours problématiques), mais il est clair qu’il y a quelque chose de nouveau qui se trame  et qui est motivé par l’explosion digitale que nous associons avec la Loi de Moore. Et alors qu’il y a maintenant des preuves que la loi de Moore est en train de ralentir, les freins exponentiels sont éteints.

Il y a tellement d’exemples potentiels, non pas seulement de développements technologiques avec des impacts potentiellement puissants sur la politique qui menacent de renverser les approches standards.

Par exemple, observez les deux secteurs les moins innovants de l’économie, qui sont très coûteux pour les gouvernements : l’éducation et la santé. De l’utilisation de la nanorobotique dans la circulation sanguine à l’utilisation de l’ordinateur Watson d’IBM pour le diagnostic (il a déjà consommé des millions d’articles de revues médicales) à l’utilisation de la robotique pour la chirurgie, le futur de l’entreprise médicale est propice à un changement majeur. Et, bien sûr, les soins médicaux et sociaux de patients seront facilités par les robots dès que le coût de leur travail sera inférieur par un cent par heure à celui du travail humain.

En ce qui concerne l’éducation, Clay Christensen, gourou de Harvard, premier penseur mondial quant aux organisations et à l’innovation, a prévu que dans 15 ans, la moitié des universités aux États-Unis feraient faillite. Pendant ce temps, l’avancée des formations en ligne ouverte à tous avec l’intégration de la Réalité Virtuelle en temps opportun offre déjà des modèles complètement différents, certains impliquant un coût marginal nul.

En ce qui concerne l’emploi, la première obligation du gouvernement après la défense, malgré le refus de prendre aux sérieux les implications de l’évolution rapide de l’intelligence artificielle et de la robotique, les gouvernements seront confrontés à une perturbation massive des emplois traditionnels vers le chemin des industries de la Rust Belt. Nous ne savions pas si des nouveaux types d’emplois vont émerger, mais la perturbation sera cependant réelle et dramatique. Et par exemple, l’impression 3D pourrait avoir des implications dramatiques pour le commerce puisque les utilisateurs finaux « fabriquent » leurs propres biens.

Les questions de sécurité, à la fois nationale et personnelle, vont devenir beaucoup plus difficiles en raison notamment de la poursuite des efforts de numérisation qui ont fait de la « cybersécurité » la principale menace pour la sécurité dans les systèmes cyber-physiques. En parallèle, les avancées en biologie synthétique peuvent permettre aux adolescents de créer de nouveaux bio-organismes.

Sur le front de la génétique humaine, le développement rapide de la technologie CRISPR offre une promesse extraordinaire pour notre capacité à ré-ingénier la vie au niveau génétique. Ceci est déjà reconnu comme étant très problématique.

Cette liste est bien sûr tout simplement un échantillon de quelques développements clés. Les décideurs et dirigeants politiques qui ne parviennent pas à regarder vers l’avant n’ont aucune chance de gérer le changement qui se prépare.

La crise de la démocratie libérale

La perte de confiance dans le processus démocratique a été commune aux démocraties au cours de la dernière génération et a diverses causes. Parallèlement, nous avons vu l’émergence rapide d’approches autoritaires dans les « nouvelles démocraties », comme la Russie, certains des nouveaux états de l’Europe de l’Est tels que la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la Turquie.

Mais la crise semble être la plus évidente aux États-Unis, où un processus que j’ai appelé l’ « exopolitique » : l’émergence de politiques en dehors de la politique. La chute de la confiance du publique en les dirigeants politiques et les institutions gouvernementales crée une situation essentiellement révolutionnaire, en offrant des opportunités aux leaders non-conventionnels qui offrent de briser le moule des approches plutôt traditionnelles. Donald Trump et Bernie Sanders en sont des exemples, tout comme le mouvement No Labels, aujourd'hui disparu, qui avait pour but de trouver un candidat à la présidence d’un parti tiers. En Europe, la montée en puissance de Marine Le Pen et du Front National en France, l’émergence du UKIP au Royaume-Uni et des développements comme le Parti Pirate en Suède illustrent tous le même constat : avec la lente dégradation de la confiance publique, de nouveaux leaders de l’extérieur du courant politique gagnent la traction exopolitique courante.

Les statistiques sont révélatrices. Le gouvernement est-il dirigé par quelques grands intérêts… ou pour le bénéfice du peuple? Aux États-Unis, 80% disent que c’est les grands intérêts, 19% disent que c’est les gens (World Public Opinion, 2008.) Le chiffre le plus dramatique et le plus saillant est le niveau de confiance réelle dans diverses professions. Les infirmières sont évaluées à 90%, les médecins à 65% et les membres du congrès à 7% (Gallup, 2014). C’est un chiffre inférieur au niveau de confiance des vendeurs d’automobiles, qui se situe à 8%. Étonnamment, le Canada n’est pas très différent. Ici, les infirmières obtiennent 81%, les médecins 80%, et les politiciens? 10% (Ekos, 2013).

Voici quelques observations fascinantes par rapport au phénomène Trump, un résultat évident de cette situation révolutionnaire et de la dynamique exopolitique. D’abord, du gourou du risque Nicholas Taleb, auteur de The Black Swan : « Les gens ne votent pas pour Trump (ou Sanders). Les gens en font que voter pour détruire l’establishment. » Et de l’intellectuelle et féministe publique Camille Paglia, qui favorise personnellement Sanders : « La candeur intrépide de Trump et son énergie impétueuse sont une grande bouffée d’air frais, balayant les clichés fastidieux et la culpabilité incessante qui accompagne le devoir d’être politiquement correct. Contrairement à Hillary Clinton, dont chaque mot et chaque déclaration de politique sur la campagne électorale sont préparés par un personnel rénuméré, Trump est son propre homme. Il a un machisme qui donne des ruches à la cabale de Steinem. Il vit luxueusement, avec le flash urbain et le bling d’un Frank Sinatra. »

En fin de compte, la démocratie s’amenuise au moment même ou nous avons besoin qu’elle s’épaississe et fasse des demandes plus lourdes à nos dirigeants publics, comme les fruits de cette grande révolution technologique sont jetés avec une rapidité de plus en plus disruptive.

De plus, les axes classiques de la politique occidentale du XXe siècle que ce soit un gouvernement avec beaucoup ou moins d’interventionnisme, ou une redistribution moindre ou vaste, semblent devenir de moins en moins pertinents.

Quelques racines d’une solution

  1. Nous devons engager la communauté politique à changer lentement la « culture d’entreprise » qui est à la fois rétrograde et peu disposée à prendre au sérieux les implications de la technologie. D’Où l’importance stratégique des établissements comme l’ISSP et le C-PET. 
  2. Nous devons nous engager avec le milieu des affaires. Les choix fondamentaux dans le développement et l’application des ET se font davantage non par les décideurs, mais par les technologues, entrepreneurs et les investisseurs. Et pour eux, alors qu’ils cherchent à créer des rendements de valeur sur leurs investissements d’effort et de trésorerie, il est important de souligner qu’en fin de compte, les valeurs stimulent la valeur, et plus un produit est novateur et perturbateur, plus ce principe est important.
  3. La cultivation d’un nouveau type de leadership. Alfred Lord Tennyson, doyen des poètes anglais du XIXe siècle, dans son poème futuriste Locksley Hall (1835) - un poème cité sur le mur de la Chambre des représentations des États-Unis - énonce également ce principe : « Le savoir vient, mais la sagesse persiste. » Quel genre de leadership recherchons-nous, qui est capable de lutter avec la technologie et le changement, et pourtant avec la sagesse? La solution n’est pas la règle par les geeks, ce n'est pas non plus la vision de la «démocratie directe» dans laquelle les gens votent sur tout à la place d'envoyer des représentants pour gérer les affaires du gouvernement. Nous recherchons une revivification de la démocratie, avec des représentants dans toutes nos parties qui peuvent saisir et engager ces questions et s'engager avec l'avenir comme programme pour le présent.
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