La science-fiction, clé du progrès pour la Chine

Publié le lundi 19 novembre 2018

Auteur : Jean-Louis Trudel

Écrivain en résidence de l'ISSP, auteur et historien

Jusqu'à il y a peu, la science-fiction chinoise n'évoquait rien de précis pour la plupart des lecteurs occidentaux.

Même si elle s'enracine dans la découverte de l'œuvre de Jules Verne par la Chine au XIXe siècle, la science-fiction chinoise n'a commencé à être reconnue à l'échelle internationale que bien plus récemment.  Le premier rassemblement des auteurs et amateurs de science-fiction endossé par le Parti communiste a eu lieu en 2007.  Et ce n'est qu'en 2015 que Liu Cixin obtient pour Le Problème à trois corps, le premier volume de sa trilogie à succès des « 3 Corps », un prix Hugo : c'était la première fois qu'un auteur chinois recevait ce prix parmi les plus prestigieux pour la science-fiction parue en langue anglaise.  En 2017, la ville chinoise de Chengdu accueillait une convention internationale de science-fiction pour la quatrième fois tandis que le Musée des sciences et de la technologie de Beijing hébergeait au printemps 2018 la première édition de l'Asia Pacific SF Convention, organisée par une agence connue sous son nom anglais, la Future Affairs Administration.  Et la Chine a désormais soumis sa candidature pour accueillir la Convention mondiale de science-fiction à Chengdu en 2023.

Il ne s'agit pas ici de simplement signaler l'histoire d'un succès littéraire ou d'un autre jalon dans la diffusion de la culture populaire occidentale.  D'une part, la science-fiction chinoise semble pouvoir compter sur le soutien du gouvernement tant et aussi longtemps qu'elle contribuera à l'expansion de son pouvoir d'influence (« soft power »). D'autre part, la Chine semble moins pressée de faire la promotion à l'étranger des auteurs chinois que de favoriser un changement des mentalités chez elle.

La visibilité montante de la science-fiction en Chine semble étroitement liée à la priorité que le pays donne à l'amélioration de sa propre performance en matière d'innovation, qui a déjà incité le gouvernement à augmenter ses investissements en vulgarisation des sciences.  La science-fiction bénéficie d'un soutien similaire parce qu'elle pourrait représenter un autre moyen d'en arriver aux mêmes fins.

On raconte d'ailleurs qu'une délégation chinoise envoyée par la Chine pour étudier la main-d'œuvre de compagnies comme Google, Apple ou Microsoft aurait observé que de nombreux employés étaient ou avaient été de grands lecteurs de science-fiction.  Cette anecdote rappelle les cas d'espionnage technologique au temps de la Révolution industrielle, quand des visiteurs étrangers s'intéressaient (pour en mémoriser le fonctionnement) aux machines qui procuraient à la Grande-Bretagne sa supériorité productive.  Aujourd'hui, la Chine croit que la science-fiction alimente la supériorité innovatrice des États-Unis.

Même si cette croyance n'est pas universellement partagée, elle sous-tend une ouverture sans précédent à la science-fiction occidentale.  Un écrivain de science-fiction d'Ottawa-Gatineau, Derek Künsken, connu pour ses nouvelles et son roman The Quantum Magician, est bien placé pour en témoigner.  En 2017 et 2018, il a été convié pas moins de cinq fois à se rendre en Chine afin de participer à une variété d'activités.  Comme invité de ses éditeurs chinois, il a pu s'exprimer sur des tables rondes et animer des ateliers d'écriture, ce que les auteurs ont l'habitude de faire dans pareils cas.  Ce qui est plus inusité, c'est qu'il a aussi visité les installations de recherche d'une filiale d'Alibaba à Hangzhou et rencontré des chercheurs en IA ainsi que d'autres spécialistes afin de développer un récit de science-fiction.  Un autre récit a été inspiré par sa visite à Danzhai, le site où se déploie un grand projet corporatif pour mettre fin à la pauvreté.

Künsken affectionne la veine de la science-fiction pure et dure qui a aussi la préférence des Chinois.  À son meilleur, ce sous-genre se caractérise par le développement des possibilités merveilleuses offertes par la science et la technique, des narrations prenantes et une attention parfois monomaniaque à la vraisemblance des détails.  Ces trois traits auraient déjà de quoi intéresser le secteur technologique chinois.  L'espoir, du côté chinois, ce serait que l'observation attentive du processus d'écriture à partir d'un point de départ connu soit en mesure d'Illuminer les secrets de l'idéation.

Künsken lui-même formule ainsi son point de vue sur les différences entre ces deux dernières expériences : « Les deux répondaient à des impératifs corporatifs.  Dans le premier cas, on avait une compagnie de haute technologie qui offre des services financiers à 500 millions de personnes en train de magasiner et d'acheter sur leurs téléphones portables.  Dans l'autre, une grande compagnie de construction qui contribue à l'objectif chinois de faire passer tous les Chinois au-dessus du seuil international de la pauvreté d'ici 2020.  Dans le premier cas, le client était peut-être en définitive cette compagnie de haute technologie qui cherchait à découvrir si les auteurs de science-fiction pouvaient offrir des notions nouvelles à propos de l'avenir de la société et des techniques.  Dans le second, la compagnie cherchait en partie à faire connaître un nouveau site de tourisme culturel en Chine où on combat la pauvreté. »

Ce serait simpliste de se limiter à poser la question de savoir qui utilise qui.  Quant à lui, Künsken a trouvé les deux expériences « artistiquement satisfaisantes ».  Les auteurs de science-fiction aussi bien en Chine qu'à l'extérieur de la Chine ne peuvent que bénéficier de se frotter à des défis inaccoutumés et d'explorer des domaines qui ne leur sont pas familiers.  En même temps, cela vaudrait la peine de se demander si la science-fiction peut bel et bien, à l'extérieur du contexte chinois, nous aider à élucider certains des mystères de l'innovation réussie.

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