Politique publique en tant que valeurs

Publié le dimanche 1 juillet 2012

Auteur : Patrick Fafard

Patrick Fafard

Membre principal, ISSP
Professeur agrégé, École supérieure d'affaires publiques et internationales, Université d'Ottawa

Il y a longtemps, j’ai suivi un cours de philosophie des sciences sociales quelque part de très lointain. Étonnamment, ce cours de philosophie impliquait un voyage sur le terrain très particulier. Sur le campus, il y avait un petit bureau dans un espace commercial qui abritait, si ma mémoire est bonne, Technocracy Inc. L’organisation s’était engagée à faire avancer la cause d’une approche rationnelle et scientifique de la vie en général et du gouvernement en particulier.

J’ai plusieurs fois rencontré des différentes versions de ce désir d’une approche scientifique au gouvernement, plus récemment dans le blogue de mon collègue de l’Université d’Ottawa, Scott Findlay, intitulé de façon provocatrice (au moins pour moi) « Policy as Science ». Pour résumer et pour simplifier ses idées, il préconise un processus de politique rationnel qui sélectionne parmi les politiques des candidats de manière rationnelle, en utilisant la méthode scientifique. Mon premier penchant était d’écarter sinon de rejeter l’argument en affirmant simplement que dans la vie courante, les choses ne sont pas si simples et grondent au sujet de l’orgueil des scientifiques.

Mais le fait même que le désir d’une approche rationnelle de l’élaboration des politiques soit toujours présent et, à première vue, alors qu’elle soit plutôt séduisante, exige une réponse plus complète. Il y a un certain nombre d’objections possibles : on a beaucoup écrit sur la question de savoir si l’élaboration des politiques est rationnelle et beaucoup ont prétendu que cela ne l’était pas et ne pouvait même pas l’être. En fait, j’ai soutenu comme beaucoup d’autres que l’élaboration de politiques ne devrait pas être réduite à la résolution rationnelle de problèmes.

Mais pour le moment, je veux me concentrer sur un aspect de l’argument en faveur d’une approche plus rationnelle ou scientifique de l’élaboration de politiques. Comme le suggère Scott, pour réduire l’élaboration de politiques à la résolution de problèmes, on suppose que nous pouvons nous entendre sur la nature du problème et sur le résultat souhaité. Considérons chacune de ces revendications à tour de rôle.

Avant qu’il puisse y avoir un choix quant à la politique, il faut qu’il y ait un accord sur le fait qu’il y a un problème à résoudre ou du moins un problème que le gouvernement peut régler. En effet, l’art de gouverner est de choisir les problèmes qui seront traités et ceux qui doivent être plus ou moins ignorés. Cependant, parmi les nombreux défis de la gouvernance est le simple fait que nous ne sommes pas toujours d’accord sur la nature du problème. J’observe que les canadiens mangent trop de sel, ce qui cause une tension artérielle élevée et répandue. D’autres disent qu’il n’y a pas de consensus scientifique sur le sujet et se moquent de l’idée qu’il y a un problème à résoudre. En effet, se disputer sur la façon de définir le problème et la science sous-jacente aux problèmes est souvent une grande partie du processus politique -  voir les débats sur le changement climatique ou la toxicomanie.

En supposant que nous puissions nous entendre sur la nature du problème (ou au moins la plupart d’entre nous le pouvons), selon Scott, un processus politique rationnel nous permettrait de choisir l’option la plus susceptible d’atteindre les résultats souhaités. Cependant, nous sommes confrontés à la réalité qu’il est peu probable que nous soyons d’accord sur ce qui est souhaitable. L’élaboration de politiques ne consiste pas seulement à résoudre un problème. Il s’attaque à un problème d’une manière qui soit acceptable au moins pour certains citoyens la plupart du temps. C’est prendre des décisions qui font avancer un ordre du jour plus large si ce n’est une philosophie plus large. Il répond aux préoccupations du public d’une manière politiquement prudentielle.

Pour revenir au cas du sodium alimentaire, nous n’avons aucun moyen de démontrer sans équivoque si ce qui est requis est le marketing social, l’autoréglementation de l’industrie ou la réglementation gouvernementale de l’industrie alimentaire. Et même s’il pouvait être démontré que la réglementation gouvernementale de l’industrie alimentaire est le meilleur moyen de réduire la quantité de sel dans notre régime alimentaire, les gouvernements conservateurs de petite taille ne voudront probablement pas le faire pour des raisons largement philosophiques. La réglementation gouvernementale des aliments soulève des inquiétudes quant à l’influence du gouvernement sur la vie des citoyens. Cette dernière objection ne peut être résolue en se référant à la seule science. C’est une revendication normative et nécessite un raisonnement différent.

En effet, la plupart des questions de politique véritablement intéressantes et non triviales ne se prêtent pas à une prise de décision rationnelle. Pourquoi ? Parce qu’ils impliquent des désaccords sur les valeurs et de tels désaccords, comme Hume l’a rappelé il y a longtemps, ne peuvent être résolus en se référant uniquement à la science.

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