Parler de risque pour la santé: les considérations culturelles sont-elles importantes?

Publié le lundi 20 juin 2016

Auteur : Rukhsana Ahmed

Membre du groupe principal de l'ISSP
Professeure agrégée, Département de communication, Université d'Ottawa

Publié originalement par The Hill Times le 6 mai, 2016

Le mois dernier, j’ai participé à un atelier où des experts et des praticiens représentant divers disciplines académiques se sont réunis pour explorer des questions liées à la gestion de risques et à la prise de décision fondée sur des données. J’ai quitté la réunion avec deux pensées : nous sommes, en effet, des habitants de ce que le sociologue allemand Ulrich Beck a appelé une « société du risque ». Et à mon grand désarroi, nous attendons toujours une entente d’esprit entre les scientifiques et le public qui est axé sur les valeurs.

Imaginez Salma, une femme de 55 ans, travaillant à sa machine à coudre dans son condo à Barrhaven. Il y a 30 ans, elle a immigré à Ottawa, au Canada, en tant que réfugiée arabe. Salma arrête la machine à coudre pour que son fils lui apporte ses lettres par la poste. Elle diminue le volume du programme en arabe du CHIN Radio Ottawa, 97.9 FM, et ouvre la lettre provenant du programme de dépistage du cancer du col de l’utérus de l’Ontario : « Chère Salma al-Siddiqa, nous vous écrivons pour vous inviter à subir un dépistage du cancer du col de l’utérus. Cette année, le cancer du col de l’utérus touchera environ 1 500 femmes au Canada et au moins une femme mourra chaque jour de cette maladie. La bonne nouvelle est que vous pouvez prendre des mesures pour vous protéger du cancer du col de l’utérus grâce à des tests de Pap réguliers … » Ayant perdu intérêt, Salma arrête de lire la lettre l’invitant à prendre un rendez-vous pour un test de Pap après ce premier paragraphe. Elle écroule et jette la lettre dans une poubelle à côté de sa machine à coudre et se remet à travailler sur les vêtements de ses clients.

Un biais dans le calcul des risques pour la santé est de penser que nous sommes tous des décideurs rationnels. Les décisions que nous prenons à l’égard de notre santé sont souvent culturellement informées et motivées émotionnellement. Par exemple, Rebecca Ferrer et ses collègues affirment que « la tristesse ou la peur sont des conditions qui améliorent la prise de décision lorsque les recommandations sont ambiguës et dépendent des valeurs et de priorités personnelles. » La question qui se pose alors est que si et dans quelle mesure nous connaissons les croyances personnelles et les préférences en ce qui a trait à la façon dont nous perçevons le risque et comment ces perceptions influence nos comportements en matière de santé.  En effet, j’ai eu l’opportunité d’engager des femmes immigrantes musulmanes vivant à Ottawa dans des groupes de discussion sur leurs points de vue et sur leurs opinions quant à la santé, la maladie et la guérison. En invitant ces femmes de différents groupes d’âges, pays, régions et niveaux d’éducation pour parler des pratiques de guérison traditionnelles et culturelles auxquelles elles croyaient, beaucoup de ces femmes ont exprimé leur foi en l’Islam.

Une femme provenant de l’Asie du Sud a partagé : « Je crois toujours aux affaires religieuses. Lorsque je tombe malade, je prends des médicaments et je vais chez le médecin. Au Canada, à cause des changements de la température, j’ai contracté la grippe. Je fréquente les cliniques en raison du fait que je n’ai pas de médecin de famille. Lorsque je suis allée à la clinique, le temps d’attente était trop long. Je n’ai pas rencontré de médecin à Ottawa. Donc, je priais à Allah ; c’est une sorte de guérison, comme la méditation et la prise de médicaments traditionnels recommandés par la communauté. Optez pour cette eau chaude, cette eau froide, ces jus, consommez cette nourriture, et évitez ces choses. Ce sont des conseils que j’ai suivis. Presque comme des choses mentales. La grippe est restée pour 6 à 7 jours, et après je me suis sentie mieux. Je crois qu’en raison de la prière, de la méditation, je me suis sentie mieux. »

Alors, que pouvons-nous distiller de l’histoire de Salma et de l’extrait de l’expérience de la maladie de l’immigrante musulmane?

Disons que, après des calculs laborieux, nous avons élaboré des prévisions robustes pour la gestion des risques en matière de santé. Mais à quoi servirait cela si l’on ne tenait pas compte de la façon dont la langue, la culture, les croyances religieuses et la tradition façonnent la manière dont les diverses populations ethnoculturelles prennent des décisions en matière de leur santé individuelle et de la santé de leurs familles? En l’absence de toute évaluation des considérations culturelles, comment peut-on concevoir des messages personnalisés fondés sur des données culturellement informées dans le but de réduire les risques de santé?

Au sein d’une société multiculturelle comme le Canada, prêter attention aux croyances et pratiques nuancées peut aider à informer la façon dont le message est reçu, interprété et pris en considération par l’audience cible. Ces connaissances quant à la prise de décision en matière de santé au niveau individuel peuvent offrir un aperçu pour la prise de décision en matière de santé publique au niveau des politiques publiques.

Pour le dire clairement : les considérations culturelles ont de l’importance. Maintenant, faisons-les entendre et compter!

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