L'intégration des connaissances et des préoccupations de la communauté dans l'élaboration des politiques publiques est un défi. C’est aussi essentiel

Publié le jeudi 3 décembre 2020

Auteur : Prof. Kelly Bronson

Kelly Bronson

Chaire de recherche du Canada sur la science et la société et Membre principale, ISSP
Professeure adjointe, Faculté des sciences sociales, uOttawa

Le 17 novembre 2020, l'ISSP a organisé un panel intitulé Adapter la science, la société et les politique aux grands défis de notre époque à la Conférence canadienne sur les politiques scientifiques. Ce blog est une adaptation des propos de l’auteure.

Avec toute technologie, il y a des gains ainsi que de nouveaux problèmes éthiques et de justice sociale. Nous le savons par l'expérience historique, telle que l'application généralisée des technologies informatiques, qui a été habilitante pour certains (par exemple en permettant à de nombreux travailleurs de «l'économie créative» de travailler à distance) mais handicapante pour d'autres (par exemple, le chômage technologique pour certains travailleurs). Il est important d'anticiper les problèmes sociaux et éthiques qui découlent des technologies et, idéalement, de le faire avant de les mettre en œuvre et de les mettre à l'échelle pour que les risques puissent être gérés. L'histoire a montré les inconvénients de ne pas faire cette prévision critique et l'atténuation des risques: perte de confiance dans la science et la technologie, crises de légitimité avec les institutions chargées de gouverner la science et la technologie.

L'engagement des parties prenantes (EPP) est un mécanisme permettant d'anticiper les dimensions sociales et éthiques des technologies. L'intégration des commentaires des citoyens ordinaires, et en particulier des membres des communautés qui seront fortement affectées par les technologies, accomplit plusieurs choses. Premièrement, le EPP peut découvrir des risques qui, autrement, ne se manifesteraient pas et ainsi combler les lacunes en matière de connaissances réglementaires et autres politiques.

Les décideurs ne sont pas toujours conscients des réalités sur le terrain ou vécues qui sont importantes pour évaluer les risques. Par exemple, ma recherche qualitative auprès d'agriculteurs protestant contre les OGM a révélé qu'à la racine de la protestation publique se trouvait le désir des citoyens de faire entendre leurs préoccupations politiques et économiques concernant les semences. Les politiciens et les régulateurs étaient largement ignorants des effets sociaux et politiques parce qu'ils supposaient que les préoccupations du public étaient centrées sur les préjudices à l'environnement ou à la santé humaine. Deuxièmement, le EPP peut susciter la confiance parmi les parties prenantes qui ont des positions de valeur diverses sur les technologies, et l'engagement lui-même peut encourager les gens à adopter des positions moins polarisées. En effet, mes travaux sur la participation du public à la politique de fracturation hydraulique au Nouveau-Brunswick ont ​​démontré que même si la décision qui en résultait ne plaisait pas à tout le monde (et elle ne le peut jamais), les gens avaient le sentiment que la « justice procédurale » était atteinte. Le EPP permet aux gens d'écouter et de se sentir entendus. Troisièmement, le EPP est tout simplement la bonne chose à faire, surtout en ce qui concerne les technologies conséquentes. Nous savons que les populations marginalisées et vulnérables supportent le plus souvent les risques liés aux technologies.

S'il y a tant d'avantages pour le EPP, pourquoi n'est-ce pas une pratique courante en matière de conception technologique et d'élaboration de politiques techniques? Eh bien, ce n'est pas facile. Parfois, ce que les citoyens apportent à la table va à l'encontre de la voie souhaitée par les décideurs. En outre, les processus EPP doivent être bien conçus, sinon ils peuvent non seulement être inefficaces, mais aussi activement nuisibles. Prenons, par exemple, les analyses d'impact (AI) de grands projets énergétiques comme les pipelines: même si la législation canadienne appelle à un « engagement public significatif », mes recherches montrent que dans la pratique, on pourrait faire davantage pour s'assurer que, lors des consultations, une attention particulière soit accordée aux inégalités fondées sur le statut. qui se produisent en raison du fait que les groupes reçoivent moins d'estime et de prestige que les autres, ainsi que des différences fondamentales dans les visions du monde parmi les participants Les efforts visant à impliquer de manière significative les peuples autochtones dans l'AI ont été paralysés parce que les organisateurs, les participants ou les décideurs ne traitent souvent pas les connaissances autochtones systèmes sur un pied d'égalité avec les évaluations occidentales de choses comme les dommages. En fait, je travaille actuellement avec le Bureau des scientifiques en chef et l'Agence d'évaluation d'impact du Canada pour développer un outil permettant de juger de la rigueur et de la validité des sciences sociales utilisées dans les décisions d'AI, qui peuvent être mal traitées si elles sont évaluées selon les mêmes (positivistes) utilisées pour les études quantitatives comme l'analyse des écosystèmes.

En tant que chercheur, ce travail demande du temps et du travail et ne correspond pas toujours aux pressions exercées sur les universitaires pour qu'ils publient beaucoup et rapidement. La recherche en EPP commence par l'établissement de relations, ce qui prend du temps. La COVID-19 est un facteur de complication à cet égard; le monde virtuel n'est tout simplement pas le même que le contact en face à face. Cette recherche nécessite également beaucoup d'écoute et de facilitation à travers les différences, les visions du monde disciplinaires et les intérêts.

Je suis très bien placé pour mener ce type de recherche à l'Université d'Ottawa, en tant que titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sciences et société avec l'ISSP. En plus de la recherche, l'ISSP favorise ces convergences et crée des espaces de conversation interdisciplinaire. Notre emplacement à Ottawa permet également mes liens avec le gouvernement. Le Canada est un leader d'opinion en matière d'inclusivité et d'innovation responsable et nous devons être fiers des engagements de notre gouvernement et des organismes de financement, comme notre Directive sur la prise de décision automatisée. Le membre principal de l'ISSP Dr. Jason Millar et moi-même avons récemment terminé une collaboration liée à cette directive au cours de laquelle nous avons travaillé avec le Secrétariat du Conseil du Trésor et l'École canadienne de la fonction publique sur une « boîte à outils » pour l'examen par les pairs des outils de décision automatisés utilisés au gouvernement.

Aussi progressiste que soit le Canada, nous pourrions faire plus pour accélérer la politique d'innovation qui place la justice au premier plan. Nous devrions explorer l'élaboration d'un mécanisme concret au sein du gouvernement pour financer d'autres trajectoires scientifiques et technologiques. Les modèles de financement, les systèmes d'incitation et même la pression de la société civile peuvent pousser vers des aspects sélectifs de l'enquête en laissant des domaines entiers de la science et de la technologie négligés. Par exemple, mon travail sur les technologies agricoles révèle que les petits agriculteurs biologiques et agro-écologiques ne sont pas en mesure de s'engager avec des outils émergents en matière de détection, de big data et d'intelligence artificielle. Les entreprises font ces innovations spécifiquement pour les agriculteurs à grande échelle et riches en ressources et il reste une lacune ou un besoin. Qui comblera cette lacune?

Une innovation plus inclusive dans ces domaines peut aider le Canada à respecter ses engagements en matière de croissance inclusive, d'atténuation des changements climatiques et de réconciliation. Lorsque nous travaillons avec le public, une diversité de parties prenantes (ou « titulaires de droits »), nous anticipons plus efficacement à la fois leurs préoccupations et leurs besoins technologiques, et nous obtenons des résultats plus solides et plus durables.

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