Gouvernance mondiale des technologies émergentes?

Publié le samedi 1 juin 2013

Auteur : Marc Saner

Marc Saner

Directeur inaugural et membre du groupe principal, ISSP
Professeur agrégé, Département de géographie, Université d'Ottawa

Même les penseurs holistiques doivent parfois élargir leur champ d’application. C’est mon impression de la première conférence annuelle sur la gouvernance des technologies émergentes : droit, politique et éthique (à Phoenix, du 20 au 21 mai 2013). Cet événement international a été organisé par le Center for Law, Science and Innovation à l’Université d’État de l’Arizona, et l’ISSP faisait partie des quatorze organisations parrains. J’espère que cela deviendra un événement annuel – ce fut, sans aucun doute, un grand succès.

Imaginez un groupe d’académiques très éclectiques qui discutent de la gouvernance des technologies « GRINN » (génétique, robotique, technologie de l’information, nanotechnologie, neurosciences), de l’ensemble des enjeux qui mènent à ce qui semble devenir un véritable avenir post-humain.

Qui était présent? Une multitude de professions, parfois incarnée en une seule personne. Par exemple, le discours d’ouverture a été présenté par un physicien devenu expert en nanotechnologie et un communicateur scientifique, puis directeur d’un centre de gestion des risques (Andrew Maynard). Il a présenté des idées novatrices sur l’innovation et a présenté le concept d’innovation technologique en tant qu’ « assurance de société ». Cette conférence s’est poursuivie dans les domaines de la science, de la technologie, de l’éthique, du droit, de la sociologie, de l’économie et de la science politique. La nouvelle expertise, ce sont les perspectives holistiques. Le nouveau défi, c’est de devenir plus holistiques.

Il y avait une ampleur réelle et certaines certitudes qui émergeaient des débats collectifs. Il y a un consensus sur le fait que l’avenir sera radicalement différent. Ne pensez pas aux Jetsons; pensez aux changements révolutionnaires sur le marché du travail (le fait que les emplois à cols blancs ne sont plus assurés), aux soins de santé au système juridique, etc. Ce sont des questions qui méritent une attention politique parfois. Le sujet des technologies émergentes et perturbatrices intéresse non seulement les universitaires, mais aussi les entreprises, les décideurs et la société, comme le montre un récent rapport McKinsey. Ces enjeux sont globales parce que la diffusion de la technologie est à la fois une doctrine économique et morale, une conséquence directe de l’effondrement des coûts et un peu d’un problème de réglementation.

Mais il y avait aussi quelques contraintes sur l’ampleur et un peu de confusion. Nous avons discuté avec beaucoup d’optimisme et d’enthousiasme de notre talent pour identifier les problèmes, et accepté nos limites pour formuler des solutions claires et réalisables. Ce sujet est, bien sûr, très complexe : les enjeux sont élevés et l’idéologie entre toujours en jeu lorsqu’un futur incertain est en discussion. Personnellement, j’ai manqué d’intérêt à débattre de la gouvernance mondiale, de la réglementation mondiale et même de la gouvernance mondiale. Il m’a paru étrange que le sujet ait été si peu abordé lors de la multitude des présentations à la conférence. Lorsque j’ai soulevé ce sujet avec des collègues dans les couloirs, j’ai eu beaucoup de réceptivité. Ce n’est pas une idée nouvelle, bien sûr, mais il reste difficile  d’en discuter de manière sérieuse. La confiance dans les organisations internationales n’est pas excellente, et les États-Unis et le Canada semblent réticents à s’engager dans les accords internationaux. Plusieurs pensent intuitivement que la diversité internationale et l’expérimentation politique seront plus fructueuses qu’un régulateur monolitique prononçant des normes de loin. 

Pourtant, le manque d’intégration internationale de la régulation et de la gouvernance technologique est également problématique, et soulève le souci réel d’une course vers le bas en matière de surveillance, d’émergence de la régulation et des zones « sans éthique », de bricolage de techniques de pointe et des difficultés avec le contrôle de qualité international.

Quelle est la bonne portée? Je suis conscient du dilemme que Buzz Holling a si bien décrit dans un éditorial de 1998 : si nous suivons des approches atomistiques hautement personnalisées, alors nous pourrions finir par offrir de bonnes solutions aux mauvais problèmes. Mais si nous suivons une approche globale et holistique, alors nous finirons probablement par offrir des solutions vagues aux bons problèmes. En d’autres termes, il y a des limites et des avantages dans les deux, le microscope et le « macroscope » comme l’a dit le savant français Joël de Rosnay en 1975. Ces anciennes idées doivent être prises aux sérieux.

Pouvons-nous mettre en place une approche à deux volets? Oui, bien sûr. Les penseurs holistiques du monde peuvent promouvoir la bonne perspective, et les tribus interdisciplinaires d’académiques peuvent aborder des questions et des projets spécifiques. Les premiers définissent les bonnes questions en dialogue avec ces académiques, qui utilisent les preuves, les arguments et l’expertise pour fournir des réponses significatives. Si nous intégrons les capacités requises dans notre système éducatif actuellement, nous réussirons ultimement. L’ISSP a l’intention de jouer son rôle dans ce projet grâce à son programme d’études supérieures, dont le lancement est prévu à l’automne 2014.

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