Événements religieux et superinfecteurs

Publié le jeudi 11 juin 2020

Auteur : Prof. André Laliberté

Andre Laliberte

Professeur Titulaire, Études politiques
Faculté des sciences sociales, Université d'Ottawa

Dès que les gouvernements ont pris conscience de la gravité de COVID-19, la plupart ont promu des mesures de distanciation sociale. Cela signifait d'annuler ou de limiter la participation à des 'événements sportifs, des concerts et d'autres réunions collectives où convergent les foules. La justification de ces décisions a été d'empêcher ce que les épidémiologistes appellent des « événements superinfecteurs (ESI) » ou de grands groupes d'infection. Une étude préliminaire des ESI les a liés à quatre types d'événements: les festivals à participation massive, les services religieux ou le travail missionnaire, les funérailles et les réunions d'affaires. Si l'imposition de limites aux services religieux et aux funérailles, qui peuvent se chevaucher, représente pour beaucoup une mesure nécessaire pour protéger des vies, pour d'autres, cela peut apparaître comme une intervention impérieuse de l'État. Peu importe où l'on se positionne sur cette question, il ne fait aucun doute que les services religieux, les pèlerinages et les processions rassemblent un nombre considérable de personnes. En tant que tels, ils posent d'énormes défis aux autorités, dont la légitimité dépend de leur capacité à assurer la sécurité publique.

Les pèlerinages religieux comptent parmi les plus grands rassemblements de l’humanité. Le plus important d'entre eux est probablement le maha Khumbh Mela, qui a réuni plus de 10 millions de pèlerins à Haridwar, en Inde, le 13 avril 2010. Le déroulement en bon ordre de ce type d'événements nécessite un soutien logistique imposant, lequel comprend le déploiement d'infirmières et de personnel médical prêt à répondre à des incidents tels les évanouissements, coups de chaleur ou blessures suite à des bousculades. Dans ce sens le plus élémentaire, les rassemblements religieux peuvent sembler être l'ESI ultime, comme le signalent des voix alarmées dans les communautés hindoue, musulmane et sikh. Cependant, des dirigeants politiques intolérants, tels ceux du BJP au pouvoir à New Delhi, n'ont pas perdu de temps à utiliser de tels événements malheureux pour propager de dangereuses théories du complot, alléguant que des communautés entières ont sciemment propagé la maladie, enflammant ainsi les relations communautaires et transformant une question de santé publique en un conflit politique.

Même dans les sociétés post-industrialisées où la religion semble avoir disparu de la sphère publique, les autorités n'ont pas encore trouvé le juste équilibre entre le respect de la liberté de conscience et la protection de l'intérêt public. Aux États-Unis, le président Trump a fait une affirmation farfelue concernant l'injection de désinfectant pour soigner le COVID: un mouvement religieux marginal dans ce pays, Genesis II, avait en fait promu cette prescription dès plus bizarre, inconsciente quant à ses conséquences dangereuses. Au Japon, le nouveau mouvement religieux Happy Science, dont le chef revendique un pouvoir à « canaliser » Bouddha, Jésus et Freddie Mercury, affirme que le virus a des origines extraterrestres et promeut une prière rituelle comme remède au COVID-19. En Corée du Sud, les médias ont dénoncé une église pour avoir encouragé ses fidèles à s’assembler à l’étroit , exacerbant ainsi le risque d'une ESI. Ces mouvements, aussi marginaux qu'ils paraissent, représentent néanmoins un casse-tête pour les autorités qui veulent concilier mesures de santé publique et respect de la liberté de culte.

Ceci dit, les institutions religieuses et les autorités publiques peuvent également coopérer pour promouvoir la santé publique. En effet, en reprenant à leur compte les recommandations sanitaires des autorité publiques, les chefs religieux peuvent aider à légitimer ces ordres. Un autre exemple tiré d'Asie de l'Est est instructif à cet égard: le gouvernement de Taïwan, en février 2020, a convaincu les dirigeants de l’Associations de temples de reporter la procession annuelle de Matsu, un rituel important qui attire généralement jusqu'à 400 000 fidèles à travers le pays en plus d'une semaine, afin de prévenir la contagion. Au moment d’écrire ces lignes, Taïwan enregistre une des plus bas taux d'infections au monde.

Une autre dimension encore plus complexe s’ajoute à ce problème: les autorités religieuses peuvent dénoncer les traditions comme des « superstitions » parce qu’elles craignent un concurrent. Les gouvernements peuvent se mettre de la partie pour dénoncer ces coutumes ou les célébrer comme un « folklore » ou une « tradition » digne de soutien. La médecine traditionnelle chinoise (MTC) illustre bien cette ambiguïté. Les autorités médicales ont adhéré aux instructions du Parti communiste chinois pendant des années, rejetant la MTC comme une « tradition féodale », puis ont changé de cap dans les années 1990 et ont commencé à la promouvoir, notamment la pratique du Qigong, comme une alternative peu coûteuse à la médecine « occidentale » moderne. Le gouvernement a brusquement retiré son soutien à de telles pratiques après avoir réalisé que la popularité de certains de ses promoteurs, qui se faisaient passer pour des maîtres spirituels, risquaient d'éclipser celle des dirigeants politiques. Puis, Xi Jinping a récemment relancé cette stratégie et promu la MTC auprès de l'Organisation mondiale de la santé en tant qu'approche palliative et préventive pour traiter le COVID, même si la profession médicale met en garde contre certaines de ses pratiques.

Trancher entre le respect du droit des communautés à promouvoir leurs valeurs et leurs croyances tout en assurant la sécurité du public au niveau mondial est appelé à devenir un problème de plus en plus important dans notre monde étroitement interconnecté. Gérer les déplacements de masse dictés par les calendriers religieux peut représenter des défis extraordinaires dans le meilleur des cas. Pendant les crises de santé publique, ces déplacements peuvent se transformer en catastrophe. Dans le cadre d'une politique publique saine, il est important que les gouvernements s'engagent avec les dirigeants communautaires, y compris les chefs religieux. Très souvent, lorsque des citoyens perdent confiance en leurs dirigeants politiques, ils se tournent vers ces autorités alternatives. Les chefs d'État confiants dans leur propre légitimité n'hésiteront pas à demander aux institutions religieuses leur aide pour la mise en œuvre des décisions politiques et renforcer le message.

Haut de page