COVID-19 unira-t-il ou divisera-t-il le Canada sur son avenir énergétique et climatique?

Publié le mardi 5 mai 2020

Auteur : Prof. Monica Gattinger et Brendan Frank

Directeur de recherche intérimaire
ISSP, uOttawa

Directrice de l'ISSP et de l'axe de recherche Énergie
Présidente, Énergie positive, uOttawa

Publié originalement par Options politiques le 1 mai 2020

Ce n’est un secret pour personne que les débats sur l’énergie et l’avenir du climat au Canada sont source de divisions et de contentieux - sinon totalement polarisés. Il n’existe pas de vision commune pour l’avenir énergétique du pays à l’ère du changement climatique.

COVID-19 pourrait-il changer cela? Très probablement. Mais si la pandémie va encore diviser le pays ou le rapprocher, c'est une question très ouverte. Les études d'Énergie positive, un programme de recherche sur l'énergie à l'Université d'Ottawa, aident à mettre en lumière les réponses possibles.

Le choc COVID-19 et la réponse fédérale

Pour les producteurs de pétrole et de gaz, la pandémie mondiale a provoqué un choc aigu qui pourrait transformer définitivement l'industrie. Il n'y a pas de précédent en V ou en L sur lequel s'appuyer. Le monde utilise environ 30% de pétrole en moins par rapport à la même période l'an dernier en raison de la fermeture de services non essentiels, d'une main-d'œuvre démobilisée et d'une forte baisse des voyages. La guerre d'approvisionnement entre l'Arabie saoudite et la Russie a exercé une pression à la baisse supplémentaire sur les prix. Les coupes dans la production de l'OPEP + ont contribué à résoudre la dispute saoudienne-russe, mais les prix du pétrole restent profondément déprimés.

Le baril de West Texas Intermediate, l'indicateur de prix nord-américain, est passé de 60 $ début janvier à moins de 15 $ fin avril. Western Canada Select, l'indicateur de prix du baril des sables bitumineux, est passé d'environ 40 $ à moins de 5 $. Le WTI et le WCS ont récemment plongé sous zéro, ce qui signifie que les producteurs ont dû payer des acheteurs pour leur enlever le pétrole. Le prix du gaz naturel, souvent coproduit avec du pétrole, est également en baisse.

Alors que les consommateurs s'émerveillent des prix avantageux à la pompe, la situation des producteurs est sombre. Rares sont ceux qui peuvent gagner de l'argent à ces prix - et certainement pas à des prix négatifs. Les producteurs ferment rapidement des puits, les installations de stockage approchent rapidement de la capacité et les raffineries ont de plus en plus de mal à maintenir leurs activités. Sans intervention, ces conditions de marché entraîneront la faillite de nombreuses entreprises dans les semaines et les mois à venir.

Le 19 mars, la nouvelle d'un paquet de secours fédéral imminent pour le secteur pétrolier et gazier, d'une valeur estimée à 15 milliards de dollars, est arrivée. Cela s'ajouterait à la Prestation canadienne d’urgence pour les travailleurs mis à pied et à la Subvention salariale d'urgence du Canada pour aider les employeurs à garder les employés sur la liste de paie.

Le 25 mars, le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, a déclaré que le programme de secours serait annoncé dans « des heures, possiblement des jours ». Quelques semaines plus tard, le plan ne s'était pas encore concrétisé. Le 17 avril, quelques détails sont apparus. Le gouvernement a annoncé des mesures de soutien pour divers secteurs économiques, dont le pétrole et le gaz: 1,7 milliard de dollars pour nettoyer des milliers de puits orphelins et inactifs en Colombie-Britannique, en Alberta et en Saskatchewan; un fonds de réduction des émissions de 750 millions de dollars; et l'allégement du crédit pour les moyennes entreprises.

Il y a probablement des raisons économiques et politiques à ce retard. Sur le plan économique, les problèmes sont complexes et évoluent rapidement, et les négociations avec les États-Unis et d'autres producteurs se poursuivent. Politiquement, le soutien au secteur pétrolier et gazier au Canada est controversé.

Pendant que le gouvernement fédéral élaborait des mesures de secours, des voix de premier plan ont pesé. Les dirigeants du secteur pétrolier et gazier, les universitaires, les ONG environnementales et les groupes confessionnels ont écrit des lettres ouvertes prônant ce que le plan devrait - et ne devrait pas - inclure, ainsi que les conditions à associer. au soutien financier. Les propositions variaient considérablement: mesures de liquidité, comme l'achat de comptes débiteurs; investissements directs dans les énergies renouvelables; recyclage professionnel; des fonds ciblés pour le nettoyage des puits orphelins.

Différentes visions de l’avenir énergétique et climatique du Canada - notamment la place du pétrole et du gaz dans cet avenir - sous-tendent les propositions. Ils reflètent des clivages clés dans les débats qui existaient bien avant COVID-19.

Deux vues de la transition énergétique

La recherche d'Énergie positive offre un aperçu de la façon dont les choses peuvent se dérouler dans les mois à venir. Notre dernière étude suggère que les dirigeants de l’énergie et de l’environnement qui signent ces lettres ouvertes ne sont pas seulement en désaccord sur la substance du programme de secours. Ils occupent deux «réalités» très distinctes qui diffèrent selon le rythme, l'ampleur et la nature de la transition énergétique au Canada.

L'auteur principal de l'étude, Marisa Beck, a entrevué plus de 40 dirigeants des communautés de l'énergie et de l'environnement, leur demandant comment ils comprennent et interprètent le terme « transition ». Les résultats suggèrent que les dirigeants ont des opinions fondamentalement différentes sur ce que signifie la transition pour le Canada. Nous les appelons des « réalités » parce que ceux des deux camps se considèrent comme des «réalistes» en matière de transition. Aucun participant ne correspondait parfaitement à l'une ou l'autre catégorie, mais tous se penchaient fortement vers l'une ou l'autre.

La « Réalité I » considère la transition comme un processus mesuré et progressif, entraîné principalement par les forces du marché, mais soutenu par une politique qui n'impose pas de coûts excessifs aux personnes et aux entreprises.

La « Realité II » considère la transition comme un processus urgent ancré dans l'idée que le monde est confronté à une crise climatique. Dans cette optique, la transition est principalement motivée par des interventions politiques fortes et rapides.

Le rôle futur du pétrole est une distinction essentielle entre les deux réalités. En réalité, je considère le pétrole comme un élément permanent d'un portefeuille énergétique diversifié à faibles émissions au niveau national et mondial, avec des émissions réduites par la capture du carbone, des améliorations de l'efficacité énergétique et d'autres avancées technologiques. La realité II considère l'élimination urgente du pétrole comme une étape nécessaire pour éviter des changements climatiques catastrophiques et pour créer une économie nette zéro.

Les conversations sur la nature et l'étendue du soutien aux producteurs de pétrole risquent donc d'être source de divisions, voire de polarisation. Dans les mois à venir, ces réalités seront en concurrence pour attirer l'attention et les ressources alors que les gouvernements assemblent les programmes d'aide et se concentrent sur la reprise à long terme. Les dirigeants politiques seront mis à l'épreuve dans ces « débats d'élite » sur l'énergie et le climat.

Mais le récent sondage d'Énergie positive suggère que le public canadien n'est pas nécessairement aussi divisé sur les questions que certains chefs de file dans les communautés de l'énergie et de l'environnement.

Les opinions des Canadiens semblent polarisées selon des principes partisans. Alors que les partis fédéral et provinciaux exposent leurs positions sur le programme de secours et les futures mesures de rétablissement, la rhétorique des dirigeants politiques pourrait éloigner les deux réalités - et les Canadiens.

Mais il existe des opportunités de construire des ponts. Nos recherches montrent que les Canadiens et les chefs de file de l'énergie et de l'environnement s'entendent fortement sur le fait que le changement climatique est réel, que le Canada est au milieu d'une sorte de transition et que le pays devrait faire la distinction entre la place du pétrole et du gaz dans son économie nationale et son rôle dans l'économie d'exportation.

Nos travaux suggèrent également que les opinions des Canadiens sur les questions ne sont peut-être pas aussi polarisées selon les lignes régionales et générationnelles qu'on le croit généralement. Il existe même des domaines où un consensus se fait jour sur l'importance du développement du pétrole et du gaz, sur la nécessité d'une action climatique et sur qui devrait diriger la prise de décisions sur les questions énergétiques et environnementales.

Une voie à suivre

À la suite de l’annonce du gouvernement le 17 avril, les chefs de file de l’industrie et les premiers ministres de l’Alberta et de la Saskatchewan ont déclaré que beaucoup plus d’action sera nécessaire. On ne sait pas encore si c'est tout ce qu'Ottawa fournira ou si d'autres mesures sont en vue.

Notre recherche suggère quatre idées essentielles pour ceux qui veulent tracer une voie positive pour l'avenir.

Premièrement, les dirigeants politiques, sociaux et économiques feraient bien de reconnaître que des voix de haut niveau dans ces débats (y compris les leurs) peuvent occuper des réalités fondamentalement différentes sur l'énergie et le climat. Comprendre et respecter les différentes visions du monde est essentiel. Trop souvent, les dirigeants qualifient ceux qui ont des opinions différentes de déficients intellectuels ou moraux. Cela n'aide pas à alimenter un débat productif - ou à susciter un soutien pour des mesures potentiellement conflictuelles comme le soutien financier au pétrole et au gaz.

Deuxièmement, le language compte. Notre recherche révèle que la terminologie utilisée pour parler d'énergie et de climat peut amener les gens à la table ou les conduire plus loin dans ces réalités divergentes. Beaucoup considèrent le terme « transition », par exemple, comme vague, politisé et non inclusif de tous les acteurs du secteur de l'énergie, notamment ceux du pétrole et du gaz. Certains y voient une polarisation et un « déterminisme du carburant », préjugeant quels carburants peuvent ou non faire partie du futur bouquet énergétique du Canada. L'utilisation de termes comme « faibles émissions » ou « réductions d'émissions » dans l'élaboration, l'élaboration et la communication des politiques pendant et après la crise du COVID-19 pourrait être une approche plus inclusive.

Troisièmement, les dirigeants devraient éviter la tentation de polariser les débats selon des principes partisans. L'esprit partisan peut avoir le malheur d'encourager les gens à se creuser les talons, au point que tout le monde y perd: le pays ressort plus pauvre sur les fronts énergétique et climatique. Identifiez plutôt des moyens et des forums pour permettre un débat respectueux et des actions qui réduisent ou atténuent la partisanerie. Traverser les clivages partisans - notamment entre les gouvernements fédéral et provinciaux - pourrait être une étape importante. Nous avons vu qu'une telle sensibilisation est possible. La pandémie a offert aux politiciens l'occasion de donner la priorité à la collaboration plutôt qu'à la partisanerie, et beaucoup l'ont saisie. En outre, étendre la conversation au-delà de l'arène politique, y compris aux dirigeants extérieurs aux communautés de l'énergie et de l'environnement (par exemple, aux dirigeants syndicaux, commerciaux et universitaires et collégiaux), pourrait également être utile.

Enfin, il est essentiel de comprendre et de s'appuyer sur les domaines d'accord. Nos recherches auprès des chefs de file de l'énergie et de l'environnement et du grand public soulignent que la majorité des gens conviennent que des changements climatiques d'origine humaine se produisent et que des mesures supplémentaires sont nécessaires pour y faire face. Notre recherche sur l'opinion publique montre également que les Canadiens appuient fortement le développement du pétrole et du gaz, mais ils veulent que cela se fasse de manière responsable sur le plan environnemental et social. Les politiques énergétiques et climatiques - y compris les plans concernant les effets économiques à court et à long terme de COVID-19 - feraient bien de démontrer le lien entre le développement économique et la performance environnementale. De nombreuses entreprises vont déjà dans ce sens en développant des indicateurs environnementaux, sociaux et de gouvernance.

Les leaders de l'énergie et de l'environnement ainsi que le public s'accordent également sur l'avenir des travailleurs: ils veulent s'assurer que les salariés concernés par les changements de politique ou de marché liés à l'action climatique sont pris en charge. Ils reconnaissent que la réduction des émissions implique des coûts et des avantages, et ils veulent s'occuper des deux. Ils reconnaissent également que les coûts et les avantages peuvent différer dans les économies nationale et d'exportation. Faire une distinction entre l'énergie au pays et l'énergie à l'étranger peut offrir un moyen utile de cadrer les choses.

À mesure que le Canada passera de la gestion de crise à une reprise à long terme, les débats sur l’avenir énergétique et climatique du pays prendront sans aucun doute plus d’importance et de volume. Il reste à voir si COVID-19 établira des ponts - et non des divisions - entre les Canadiens.

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