Compétitivité : Six questions impertinentes

Publié le vendredi 15 novembre 2019

Auteur : Richard French

Professionnel-en-résidence, École supérieure d'affaires publiques et internationales
Université d'Ottawa

Adapté d’un discours donné au Forum CN-Tellier sur les politiques commerciales et publiques: «Travaillons ensemble pour améliorer la compétitivité du Canada »

Je suis arrivé à Ottawa en 1972. Ma première tâche consistait à évaluer les programmes de promotion de la RD industrielle des ministères de l'Industrie, du Commerce et de la Défense de l'époque.

Cela semblait être un moment sombre de notre histoire économique. Apparemment, trop de notre industrie appartenait à des étrangers. Les entreprises n’ont pas fait assez de recherche et développement. Notre bilan d'innovation était terrible. Et notre productivité était vraiment médiocre par rapport aux États-Unis. Gosh! Je me demandais si revenir des États-Unis au Canada était une si bonne idée après tout.

Maintenant, la compétitivité n'est pas une variable économique bien définie. C’est plutôt un raccourci pour le débat public sur les perspectives de succès d’un pays en matière de préservation du niveau de vie de ses citoyens. Il s'agit d'un artefact rhétorique utilisé et abusé par des générations de politiciens, d'universitaires, de groupes de réflexion et de présidents de chambres de commerce.

Je me concentre ici sur le débat public et politique sur la « compétitivité » à la lumière de certaines recherches. Mon affirmation est que la discussion politique est paresseuse et mal informée par rapport à la recherche.[1]

La compétitivité, la productivité et l'innovation sont des thèmes très prisés des téléspectateurs - avec alarme et malfaiteurs, pour lesquels le Canada n'a jamais été aussi court. Promouvoir l’amélioration de la productivité ne met en péril les intérêts de personne (à l’exception peut-être de ceux de certains syndicats industriels, à l’époque des syndicats). Personne, mais personne, ne s'oppose à l'innovation, sauf bien sûr lorsqu'une innovation spécifique survient sur leur lieu de travail.

En tant que sujets généraux pour un orateur dans le besoin ou un groupe de réflexion à la recherche d'un cheval de bataille, ils sont presque parfaits. Et c’est une des raisons pour lesquelles nous nous avons infligé tant de clichés faciles, de répétitions et de pensées floues.[2]

Ma première question est la suivante: pourquoi le discours sur la compétitivité est-il essentiellement le même en 2019 qu'en 1972 ? Nous savons ce qu’ils disent de faire la même chose et d’attendre un résultat différent!

Ma deuxième question est la suivante: si le déficit de productivité avec les États-Unis a été si important pendant si longtemps, comment se fait-il que nous ne soyons pas dans le gouffre économique évoqué si régulièrement par le secteur de la compétitivité? La mesure de la productivité est l’un des problèmes les plus difficiles en économie appliquée.

Pourquoi accorde-t-on si peu d'attention aux arguments de ceux qui soulignent que nos défis en matière de mesure de la productivité empêchent les économistes de déterminer avec précision comment nous nous en sortons, pourquoi et en quoi cela fait une différence ?[3]

Au lieu de s’inquiéter d’une mesure dont la valeur en tant qu’indicateur de la performance économique du Canada s’est avérée modeste, sinon trompeuse, au cours des quarante dernières années, nous devons comprendre les caractéristiques de notre propre économie et de nos termes de l’échange qui sont responsables de cet échec.

Ce n’est pas que nous ne voulons pas faire tout ce qui est en notre pouvoir pour améliorer notre productivité. C’est que les politiques que nous appliquons sont peut-être inappropriées, car nous n’avons même pas une idée précise du phénomène. Je doute que les gouvernements puissent faire beaucoup pour promouvoir la productivité, mais faisons ce que nous pouvons faire intelligemment.

La troisième question est la suivante: si le discours sur la compétitivité est précis, comment se fait-il qu'au cours des cinquante années 1968 à 2018, notre succès sur les marchés mondiaux ait été le même que celui des États-Unis? Je calcule, sur la base des indicateurs de développement globale de la Banque mondiale, qu'au cours de ces cinquante années, le Canada a perdu 0,5% de sa part d'un PIB mondial en croissance constante et que les États-Unis ont perdu 5% exactement du PIB mondial.[4]

Non seulement les Américains n’ont pas mangé notre dîner, mais ils n’ont même jamais eu de sandwich.

La quatrième question est, si le battement de compétitivité est correct en matière d’entreprise et d’innovation, comment se fait-il que des décideurs d’entreprise, par ailleurs intelligents, n’ont pas exploité les opportunités que le discours suggère sont tout à fait sous leur nez? Les autorités gouvernementales, universitaires et les médias exhortent les hommes d’affaires depuis plus de quarante ans à faire plus de R & D et d’innovation et à ne pas vendre leurs actifs à des étrangers.

Pourquoi nous laissent-ils tomber, ces hommes d’affaires? Selon un économiste de StatCan réfléchi, nous devons étudier le «déclin du dynamisme des entreprises» - un exemple parfait de la façon dont, si votre discipline ne peut pas répondre à la question, blâmer le sujet.[5] 

Je préfère penser que, comme l'a conclu le Conseil des académies canadiennes en 2013, «les entreprises canadiennes ont été aussi innovantes qu'elles devaient l'être ».[6]  

Ce n'est pas pour encourager la complaisance. C'est un plaidoyer pour se concentrer sur le bon problème, de la bonne manière. Les entreprises canadiennes devront sans doute être plus innovatrices, mais ce n'est peut-être pas le genre d'innovation sur lequel l'industrie concurrentielle s'appuie. Cela signifie probablement une recherche et une politique au niveau de l'entreprise et du secteur, beaucoup plus rigoureuses et moins glamour que de parler de la R & D et de l'innovation.

Notons que Stephen Globerman a rapporté en 2000 qu '«il existe de nombreuses preuves suggérant que les taux de rendement de la RD sont plus faibles au Canada que dans d'autres pays développés et pourraient même être statistiquement non significatifs sur un large échantillon d'entreprises et de secteurs ».[7] ​​​​​​​Peut-être que ces gens d'affaires ne sont pas si obtus après tout.

Je suis d’accord avec le Conseil des académies canadiennes du Canada pour dire qu’il nous faut «un changement fondamental de paradigme, loin du souci de« pousser l’offre en recherche et développement ».​​​​​​​[8]

La cinquième question est: pourquoi mesurons-nous la compétitivité presque exclusivement au moyen d’intrants, c’est-à-dire des ressources que les entreprises disent appliquer à la R & D et à l’innovation? Nous n’avons tout simplement pas beaucoup de bonnes mesures de la production, c’est pourquoi je me suis servi de notre part du PIB mondial comme meilleur indicateur possible.

Nous connaissons tous les insuffisances du PIB dans la mesure où il ne tient pas compte des résultats sociaux et environnementaux. Étant donné que le secteur de la compétitivité définit ses priorités en termes de prospérité, au sens où on l'entend habituellement, il serait bon de débattre de cette question, car au moins nous serions obligés de préciser la manière dont la "compétitivité" est censée être opérationnalisée.​​​​​​​9]

La sixième question est la suivante: pourquoi nous condamnons-nous comme ayant une aversion pour le risque alors que nous avons montré peu d’aversion pour le risque dans le développement des ressources minières et énergétiques? Nous ne semblons pas vouloir regarder derrière nos impressions superficielles sur nos marchés financiers, pour comprendre pourquoi nous avons des problèmes de financement qui militent contre l’augmentation des PME prospères au Canada.

Mon argument serait que ce n’est que dans les grands pays que nous trouvons le type de réserve de capital et les synergies potentielles qui rendent l’acquisition d’une entreprise canadienne donnée attrayante.

Notre lamentation concernant les acquisitions étrangères sur le marché canadien doit tenir compte du fait que les marchés des capitaux étrangers sont suffisamment profonds pour pouvoir bénéficier de l’effet portefeuille de multiples investissements risqués, et que les secteurs de l’industrie se sont suffisamment développés pour saisir les synergies requises, tandis que les marchés des capitaux canadiens et les secteurs industriels ne le sont généralement pas.

Je sais que le secteur de la compétitivité est bien intentionné. Je reconnais que la productivité est la clé de la croissance économique. Mais je dois dire que toute notre discussion manque de rigueur et d’imagination.

En particulier, il est animé par une insécurité durable: nous devrions avoir honte de cueillir ce qui est censé être un fruit à portée de main​​​​​.​​[10]

Oui, nous sommes à la merci des fluctuations des prix mondiaux des produits de base.

Mais insister pour faire en sorte que notre "compétitivité" dépende uniquement du secteur des technologies de pointe, comme le Conseil de la science, de la technologie et de l'innovation, aujourd'hui disparu, l'a fait dans son dernier rapport en 2014,​​​​​​​[11] ​​​​​​​est de continuer à pousser sur une chaîne.

Encourageons par tous les moyens la recherche et l’innovation, même si nous ne pouvons que conclure au succès modeste des efforts précédents.

Et diversifions et encourageons la concurrence. Le passé n’est pas une garantie pour l’avenir, bien qu’il ne soit pas dépourvu de leçons pour aujourd’hui.

Si la compétitivité est censée avoir un sens pour les citoyens ordinaires, même ceux sans diplôme supérieur, rappelons-nous que si les cinquante dernières années en sont la preuve, la réalisation de grands projets tels que les pipelines ou le deuxième pont menant au Michigan revêt un ordre de grandeur beaucoup plus important.

À quoi correspond le drame de la compétitivité? Cela équivaut à une affirmation, dont je nie l’importance, que le Canada peut fonctionner dans la pratique, mais cela ne fonctionne pas en théorie.


[1] Par exemple Don Drummond, Annette Ryan,  Michael R. Veall, “Improving Canada’s Productivity Performance: The Potential Contribution of Firm-level Productivity Research” International Productivity Monitor 26 (2013), 86-93.

 

[2] Sur les attraits de la «compétitivité» en tant que discours politique et de la mentalité qui en résulte, voyez Paul Krugman, “Competitiveness: A Dangerous Obsession,” Foreign Affairs 73:2 (1994), 28-44 and Richard G. Harris, “The Selling of Competitiveness,” Canadian Business Economics 1:3 (1993), 30-36.

[3] Voyez Paul Boothe and Richard Roy, “Business Sector Productivity in Canada: What Do We Know?” International Productivity Monitor, 16 (2008), 3-13, at 12; W. Erwin Diewert and Emily Yu, “New Estimates of Real Income and Multifactor Productivity Growth for the Canadian Business Sector, 1961-2011” International Productivity Monitor 24 (2012), 27-48; Michael J. Harper, Alice O. Nakamura, and Lu Zhang, “Difficulties Assessing Multifactor Productivity for Canada,” International Productivity Monitor 24 (2012),  76-84; Stephen Globerman, Linkages between Technological Change and Productivity Growth, Ottawa: Industry Canada Occasional Paper No. 23, 2000, at 30.

[4] https://databank.worldbank.org/reports.aspx?source=world-development-indicators  La croissance démographique relative du Canada a dépassé celle des États-Unis d’environ dix pour cent. Je ne me suis pas ajusté à cette croissance excessive de la population en raison de la très grande population de sans-papiers aux États-Unis.

[5] Wulong Gu, Accounting for Slower Productivity Growth in the Canadian Business Sector After 2000: Do Measurement Issues Matter? Ottawa: Statistics Canada, 2018, at 27.

[6] Council of Canadian Academies, Paradox Lost: Explaining Canada’s Research Strength and Innovation Weakness, Ottawa 2013, at 6.

[7] Op. cit., 30.

[8] Op. cit., 7.

[9] Sur les intrants par rapport aux extrants dans la mesure de la compétitivité, voyez Harald Bergsteiner and Gayle Avery, “Misleading Country Rankings Perpetuate Destructive Business Practices,” Journal of Business Ethics 159 (2019), 863-81, esp. 864-5. On alternatives to GDP as an indicator of competitiveness, see ­ibid., 869.

[10] Sur la compétitivité comme une question de prestige plutôt que de prospérité, voyez Kruger, op. cit., 35.

[11] Science, Technology and Innovation Council of Canada, State of the Nation 2014: Canada's Innovation Challenges and Opportunities, Ottawa: Government of Canada (2014).

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