Cartes interactives du crime: une perspective critique

Publié le mardi 6 décembre 2016

Auteur : Teresa Scassa

Teresa Scassa

Chaire de recherche du Canada en droit de l'information,
Faculté de droit, Université d'Ottawa

Les services de police municipaux en Amérique du Nord rendent dernièrement les cartes numériques des incidences de crime de la municipalité accessibles au public en ligne. Ces cartes interactives permettent aux individus de choisir une partie particulière de leur ville, ainsi qu’une fenêtre de temps particulière (par exemple, les crimes dans les derniers 7, 14 ou 21 jours). Ils peuvent rechercher tous les crimes cartographiés dans ce laps de temps, ou peuvent limiter leur recherche à des types particuliers de crime. Les résultats retournent sous forme d’icônes sur une carte de la zone sélectionnée. Les icônes représentent divers catégories d’activité criminelle, et en cliquant sur chacune d’eux, de l’information simplifiée sera révélée au sujet de l’incident.

Ces cartes peuvent être utilisées pour des raisons diverses. Par exemple, une personne qui voudrait stationner sa voiture pendant la nuit dans une certaine partie de la ville pourrait chercher à voir s’il y a beaucoup de vols de véhicules dans le secteur. Les acheteurs ou les vendeurs potentiels d’immeubles pourraient également utiliser les cartes pour examiner l’incidence des crimes dans les quartiers qu’ils considèrent. La plupart des outils de cartographie de crime de ce type permettent aux utilisateurs de s’inscrire à des alertes par courriel sur la criminalité dans leur quartier, et ces cartes fournissent également un moyen pour les individus d’envoyer des conseils sur les crimes cartographiés.

Un service de police qui décide d’offrir une carte interactive du crime au public peut choisir de créer leur propre carte (en embauchant une entreprise de services technologiques pour en construire une) (voir les cartes de Winnipeg), ou ils peuvent conclure un contrat avec l’une des principales compagnies de cartographie criminelle en Amérique du Nord. Ces entreprises offrent généralement une gamme de services d’analyse de données à la police. Souvent, les cartes du crime sont offertes gratuitement dans l’espoir que le service de police achètera d’autres services d’analyse. Les trois principales compagnies sont basées aux États-Unis, mais elles offrent des services à des services de police à travers l’Amérique du Nord.

Dans un nouvel article qui vient d’être publié dans le International Journal of e-Planning Research, j’examine la pratique de la cartographie de la criminalité dans trois municipalités canadiennes : Ottawa, London et Saint John. Les services de polices dans chacune de ces villes ont signé un contrat avec une des trois principales compagnies de cartographie criminelle basées aux États-Unis. Dans mon article, j’examine comment ces cartes criminelles présentent des narratives particulières de crime dans la ville. Ces narratives pourraient être influencées de manière subtile ou non par le fait que la plate-forme de cartographie est basée aux États-Unis. Ces influences peuvent apparaître dans la rhétorique autour des cartes criminelles utilisées par la société hôte, les crimes ou autres types de données choisies (ou non) pour la cartographie et les descriptions sur les plateformes hôtes du type de données figurant sur les cartes. J’évalue également la qualité des données cartographiées et j’explore comment les lois façonnent et contraignent l’utilisation et la réutilisation des données sur la criminalité. 

Alors que les cartes du crime sont attirantes et faciles à utiliser, il y a des raisons pour s’inquiéter de leur utilisation. Au sein de mes recherches pour cet article, j’ai appris qu’il est possible d’accéder aux cartes soit par le biais du site de l’entreprise hôte ou par le biais du site Web du service de police. Dépendamment de l’itinéraire choisi, les messages sont différents (y compris une description des données mappées, le but de la carte et ses limites). Même si les avertissements sur les sites des services de police soulignent les limites des données fournies, ceux qui y accèdent par la plateforme hôte ne sont pas conscients de ces lacunes. Les données cartographiées fournissent un compte rendu très partiel de la criminalité dans la ville, et les critiques de ce type de cartographie ont soulevé des inquiétudes tant sur la nature potentiellement trompeuse des cartes, et sur le récit particulier de la criminalité urbaine qu’elles véhiculent.

Mon article explore également les questions de contrôle et de propriété de ces données cartographiques et l’impact que ces dernières ont sur la capacité des groupes de la société civile à évaluer de manière critique les données, ou sur la capacité de créer d’autres outils et analyses susceptibles de combiner les données criminelles avec d’autres données urbaines. Alors que les plateformes de cartographie ne revendiquent pas la propriété des données qu’elles cartographient (ces données appartiennent aux services de polices selon les sites web de ces plateformes), elles interdisent le raclage des données de leur site, et il y a des preuves de poursuites judiciaires quant à ceci. Dans la plupart des cas, les services de police ne rendent pas les mêmes données que celles qui sont fournies aux compagnies de cartographie disponibles en tant que données ouvertes. Ceci permet aux services de police de contrôler comment les données sont présentées au public. En même temps, l’existence d’une carte du crime accessible au public pourrait être utilisée par un service de police pour justifier que les données sur la criminalité ne soient pas disponibles en tant que données ouvertes (je note que les services de police de Vancouver, qui ont embauché une entreprise pour créer une carte de la criminalité dans la ville, ont rendu les données cartographiés disponibles en tant que données ouvertes, bien qu’elles sont mises à jour avec moins de fréquence que la carte du crime elle-même).

En fin de compte, l’article demande si ce modèle de cartographie de la criminalité avance ou limite les objectifs de transparence et de responsabilité, et quelles leçons ce modèle offre sur l’utilisation des technologies civiques du secteur privé pour servir les objectifs du secteur public.

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