Bien commun à l’heure de la pandémie

Publié le dimanche 26 avril 2020

Auteur : Michèle Stanton-Jean

Michelle Stanton-Jean

Membre du Comité consultatif, ISSP, uOttawa
Chercheuse invitée, Centre de recherche en droit public, Université de Montréal
Ancienne sous-ministre de la santé du Canada de 1993 à 1998

Je voudrais ici offrir quelques réflexions basées sur mon expérience d’ex sous-ministre de la santé du Canada de 1993 à 1998. J’ai, durant cette période, vécu l’enquête Krever sur le sang contaminé, la refonte de la loi canadienne sur le tabac, les suites du rapport Baird sur les nouvelles techniques de reproduction, l’impact sur le Canada d’une éclosion de peste en Inde et d’Ébola au Nigéria. La gestion de tous ces événements a suscité une réflexion sociale, économique et juridique bien sûr mais aussi éthique.

À l’échelle mondiale, nous traversons actuellement une crise d’une ampleur inédite provoquée par la propagation d’un virus qui s’est répandu avec une vitesse inouïe qui nous amène à revoir nos façons de penser et d’agir. Dans notre pays riche nous sommes placés devant une situation qui nous amène et nous amènera à faire des choix qui devront se baser non seulement sur des données quantitatives mais aussi sur des données qualitatives.

Ces choix devront clairement identifier les valeurs sur lesquelles ils seront basés. À cet effet, on mentionne souvent le bien commun, l’intérêt public, l’intérêt général, le vivre ensemble, sans définir précisément ce dont on parle. Ce sont tous des concepts qui ont, selon les définitions que nous leur donnons, une compréhension et une extension variable. Je m’attarderai ici sur le bien commun.

Un cadre conceptuel pour le bien commun

Le bien commun comme tel n’est à peu près jamais défini. Pour les fins de ma thèse de doctorat, en me basant sur l’expérience acquise dans la gestion de plusieurs dossiers, j’ai fait une revue de littérature sur ce sujet qui m’a conduite à préciser sa conception à partir des travaux d’Aristote et de Platon en passant par Thomas d’Aquin, Hobbes, Mill, Rawls, Kant, Habermas, Smith, Keynes, Locke, Bentham, Hayek, Friedman, etc. De tous ces écrits se dégagent deux courants : un courant économique/libéral (ou néo libéral) et un courant humaniste et social. La définition que j’ai retenue se rattache en grande partie au courant humaniste et social.

Cette réflexion m’a amenée à construire le cadre conceptuel suivant :

Les valeurs ou principes représentés dans ce modèle doivent jouer entre elles de façon interactive.

Application à la pandémie actuelle

Comment un tel cadre peut-il nous aider dans les difficiles décisions que nous avons à prendre durant la pandémie et que nous aurons à prendre dans les mois et les années à venir ? Par exemple, décisions liées au confinement et déconfinement, aux choix des structures destinées aux personnes les plus vulnérables, aux recherches à entreprendre, à l’allocation des ressources en santé, aux médicaments à développer ?

Nous avons été très centrés sur le ‘cure’ dans la gestion de la santé et nous avons souvent oublié le ‘care’ et de ce fait, la santé publique. Cette approche nous a conduits à un hospitalo-centrisme important.

Sachant qu’en 2031, le quart de la population canadienne aura 65 ans et plus, nous devons dans l’élaboration de nos politiques publiques faire des choix de sociétés difficiles - d’autant plus que les suites des mesures économiques prises durant la pandémie ne nous donneront pas la capacité de faire tout ce que nous voudrions faire. Alors, comme bien des pays vulnérables, nous aurons, qu’on le veuille ou non, à décider en fonction de principes et de valeurs non seulement économiques mais aussi sociales et juridiques.

La mise en œuvre

Les politiques pourront probablement nous présenter des textes qui mentionneront certaines des valeurs présentées dans le modèle ci-haut, mais la mise en œuvre sera-t-elle conçue de manière à refléter ces valeurs? C’est là le défi qui nous attend.

Pour que cette mise en œuvre soit faite de façon juste, responsable et en tenant compte de la justice, de la solidarité et de l’autonomie, il faudra, entre autres :

  1. Préciser clairement et dans un langage accessible les objectifs des lois, mesures et normes souhaitées;
  2. Mettre en place des processus de consultation de la population afin de bien identifier le niveau d’acceptabilité sociale;
  3. Développer des partenariats continus avec toutes les couches de la population incluant les personnes plus âgées;
  4. Respecter la dignité et la vie privée de tous et toutes;
  5. Évaluer la mise en œuvre de façon continue;
  6. Financer de façon adéquate la recherche sur les maladies mais aussi la santé publique interdisciplinaire;
  7. Accepter de contribuer à l’aide humanitaire et à l’atteinte des objectifs du développement durable.

Une telle conception du bien commun n’est pas facile à mettre en place car elle conduit à des choix complexes qui ne pourront jamais satisfaire tout le monde. C’est dans le niveau d’acceptation de ces choix par la population qui aura fréquemment à passer d’une approche individualiste à une approche collective que nous verrons si les objectifs poursuivis par le bien commun peuvent être atteints.

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